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Rhaaaa la crise !

C’est grave quand même, non ?

Vu d’en bas ça à l’air d’un truc balèze avec des motifs sérieux. Les politiques lui mette tout sur le dos, c’est la cause de tous les maux, véritable Godzilla du début de siècle rasant tout sur son passage. La crise des subprimes, la fin du pétrole, l’environnement, la Chine qui se développe trop vite, des petits pays dont on ignorait l’existence qui nous piquent nos emplois, Bernard Madoff, Jérôme Kerviel, les taux d’intérêt en baisse, la remontée du dollar, les refinancements de la dette des États, la crise de liquidité… Pfiouuuuuu, on sort les banderoles en gueulant mais si on nous donnait la place de ceux qui doivent faire quelque chose, on aurait piscine ou poney parce que ça à l’air quand même très compliqué.

Bon alors au risque de vous décomplexer complètement, quitte à vous pourrir le moral, je vais vous raconter deux ou trois trucs que certains d’entre vous savent, mais qu’il est bon de rappeler parfois. Ça va prendre la forme d’un petit conte un peu chiant, désolé.

Il était une fois un petit garçon un peu seul, un peu égoïste, un peu mal aimé qui s’était juré de prendre sa revanche sur la vie. Adolescent, il commence à ne côtoyer que ses copains issus des familles les plus fortunées du quartier. Bien sûr ça ne va pas encore chercher bien loin, mais déjà on sent la volonté de s’élever.

Ses parents un peu bouseux sont soudain fiers de lui. Il aime les épater et va leur demander de payer ses études dans la finance. Ils se sacrifieront pour qu’il puisse baiser des étudiantes infirmières, picoler comme un trou et participer à des jeux scolaires très intéressants :

Pour vous situer, aller voir la vidéo du lien suivant qui est la plateforme du jeu en question. Regardez la en entier avant de lire la suite :

Le site de la plateforme du jeu spécul’action

Le jeune homme va tout déchirer à ce concours. Il sera récompensé car il aura pris des risques, les effets de levier(1) et les ventes à découvert(2) consacreront ce symbole de la réussite qui aura réussi une des deux seules choses importantes au monde : Gagner du pognon !! (L’autre étant de passer à la télé, mais ça sera pour plus tard).

Il ne retourne plus voir ses parents dans la salle à manger desquels trône cette magnifique photo du jeune diplômé bien trop occupé pour venir dans ce trou paumé. Sa mère avoue qu’elle aimerait le voir plus souvent mais qu’elle comprend et que sa réussite passe avant tout. Son père, lui, est bien trop heureux de voir que son fils a réussi ce que lui a échoué comme une merde. Lui qui a passé sa vie pour économiser quelques sous pour sa retraite qui approche, qu’il est fier de savoir que son fils a rejoint l’élite qui s’occupe de la gestion des fonds communs de placement.

Notre Retriever, appelons le Golden, flaire les bonnes affaires et est vite débauché de son premier poste. Tout s’enchaîne, le salaire grimpe en flèche, il largue sa copine friquée pour une vraie pouffe bourgeoise ayant son réseau, il passe du temps le samedi dans les garages de marque pour choisir la voiture dont ses nouveaux amis parleront dans les soirées auxquelles il se montre après le travail quand il n’est pas à New York.

Au bureau, il enchaîne les coups, il prend des positions sur des CDS(3), et se positionne sur telle ou telle société car les ratings des agences de notation viennent de tomber, il est sur les bons coups et son pote de Londres lui file régulièrement des tuyaux énormes sur des investissements sur lesquels il a lui-même été tuyauté par un mec de New York deux minutes avant. Ben oui, tout le monde ne peut pas avoir tort en même temps ce n’est pas possible.

Les clients des fonds veulent que ça crachent, alors on leur sert du 15% et comme les entreprises ne peuvent pas cracher du 15%, structurellement c’est impossible – Golden le sait puisqu’il l’a vu en première année d’économie, chaque jeudi qui suivait la partouze d’infirmières – alors on va sur des produits structurés, des artifices destinés à cette élite dont la moyenne d’âge est entre 25 et 30 ans, et qui seule sait s’en servir.

Bien sur le monde de la finance essaie d’attirer les particuliers et de les séduire en leur faisant miroiter la possibilité d’arrondir leurs fins de mois avec les marchés financiers, de manière ludique où tout semble facile(4), et accessible via leur compte Paypal ou Neteller, mais seul Golden maitrise vraiment cet art.

Alors bien sûr pour obtenir ces rendements dans les fonds, on est obligé de créer des structures compliquées. On sort du bilan de certains établissements des risques – par exemple des prêts immobiliers à des taux prohibitifs de plusieurs dizaines de % faits à des particuliers dans la merde – que l’on regroupe dans des entités que l’on revend à des investisseurs gourmands. Tout ceci bien sûr validés par les sociétés qui valident les comptes et par les agences de notation, les mêmes qui attribuerons ensuite des bonnes notes à tous ces établissements. Tout ceci est bien sûr conditionné par l’indépendance et la justesse du travail de ces mêmes agences de notation, mais personne n’en doute, tout est rôdé et sous contrôle, ne vous inquiétez pas(5).

Golden est bien sûr dans tous ces coups, normal vu son flair. Ses bonus sont de plus en plus gros, on le laisse faire même ce qui est interdit puisque ça rapporte à la boîte. Il n’a même plus le sentiment de toute puissance du début tellement il est déconnecté du monde réel. Tout ceci n’a aucun sens matériel à ses yeux et il ne fait même plus le rapprochement quand il peste contre le monde qui l’entoure, du vendeur qu’il ne trouve plus quand il a besoin de lui dans les magasins, à la serveuse qui n’a plus le temps de s’occuper de lui dans son restaurant préféré pendant le déjeuner, les deux faisant l’objet de pression de rentabilité, quand ils ont la chance de garder leur job. Cette rentabilité qui lui vaut ses bonus, nous la payons tous dans notre qualité de vie au quotidien, sur le plan humain.

La suite vous la connaissez, des défaillances, du doute, une crise financière, suivie d’une crise économique, des plans de redressement, des redressements, et rebelote. Certaines règles et lois contraignantes passent mais le fond n’est jamais remis en question : faire toujours plus d’argent. Les moyens changeront puisqu’on interdit ceux qui ont provoqué le séisme. Mais les gamins en culotte courtes qui veulent jouer font toujours preuve de ressources insoupçonnés et d’une imagination débordante. Et puis, les écoles continuent les jeux comme spécul’action vu plus haut, histoire d’inspirer les plus apathiques.

La morale est qu’il faut mettre des fessées à vos enfants et ne pas céder à leur caprice en pleine crise. Pour ceux qui sont doués en calcul mental et en maths, enfermez-les à la cave pour leur faire passer cette envie rapidement. Redonnez-leur le goût de la lecture et de la poésie, il en va de notre bien-être à tous.

Certains traders qui passeront par là m’en voudront peut-être, me diront que je suis nul, que je n’ai rien compris et que je ne fais que répéter ce qui a déjà été dit. Ils ajouteront que mes définitions sont fausses ou incomplètes, que je simplifie et que je suis réducteur. Ils me diront ensuite qu’ils ne sont que les rouages d’un système conçu pour répondre à mes envies de consommateur. Il s’énerveront dans la foulée en me signalant qu’à leur place j’aurais aussi pris le pognon et fait le kakou et que la seule chose qui aurait été différente avec moi c’est la couleur de la Porsche.

Ils concluront sûrement, et ils auront raison, que je suis juste jaloux car je n’ai jamais baisé d’élève infirmière.

(1) Effet de levier : pouvoir perdre 50 euros quand on ne dispose que d’un euro. Applicable à 1 million et à 1 milliard.

(2) Vente à découvert : vendre une action avant de l’avoir acheté, avec donc l’objectif de l’acheter plus tard moins cher, donc parier sur une baisse de l’action.

Vente à découvert avec effet de levier : démultiplier une perte à l’infini si l’action ne cesse de monter…

(3) CDS : Credit Default Swap. En gros une couverture contre le risque de défaillance d’une entreprise. La plupart du temps, les détenteurs n’ont même pas ce risque dans leur bilan. Cela équivaut à faire des assurances décès sur vos voisins, juste pour toucher du blé, alors qu’initialement leur existence ou non ne nous impactait pas directement.

Une anecdote sur ces CDS, j’ai fait un petit job en stage pour une banque qui se demandait l’impact dans la valorisation de leurs fonds en cas d’achat de CDS. Je n’ai en gros rien compris et pas pu obtenir d’explication claire sur la manière de connaître le prix de ces petits choses, y compris par les professionnels des salles de marché de la place qui ne s’occupent d’ailleurs pas des valorisations directement. La conclusion un peu bébête sortie de mon rapport était que quand la valorisation était facilement trouvable sur les marchés par plusieurs contributeurs on pouvait y aller, sinon il valait mieux s’abstenir. C’était un peu paysan comme conclusion et j’avais limite honte en présentant cela à ma soutenance de stage. Mais comme j’avais bossé avant, je ne pouvais me résoudre à ne me laisser aller qu’à la masturbation financière.

(4) Voir également le lien suivant qui liste quelques sites accessibles facilement aux particuliers.

(5) Pour finir un petit graphe de la crise.


Ce qui fout la merde c’est la partie droite, c’est-à-dire les investisseurs qui en veulent toujours plus (les mêmes fonds de pensions qui ont perdu beaucoup et les mêmes qui mettent l’Europe et l’euro à genou aujourd’hui).

On ne sait plus où est le risque et plus personne ne fait confiance à personne. Il est même arrivé (je ne retrouve plus la trace mais un reportage très bien fait en son temps en parlait) que des banques détentrices des titres de propriété de certaines maisons dont les propriétaires ne pouvaient plus payer, ne puissent mettre main basse sur la maison en question car le titre de propriété sous forme papier restait introuvable du fait des changements successifs de mains au fil des montages financiers..

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